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MONTOLIEU
Village du livre et des Arts Graphiques

par Jacques Abrassart.

Pensant à sa retraite prochaine, Michel Braibant, relieur de son état dont l'atelier se trouvait à Carcassonne, mais la résidence à Saissac, charmant village de la Montagne Noire (à 21 Km N.O. du chef-lieu) conçoit un projet quelque peu délirant. L'homme est dynamique, persuasif et possède un charisme indéniable. Depuis quelques années, il envisage de créer ce qu'il appellera un Conservatoire Européen des Métiers et des Arts Graphiques (CEMAG). Assez rapidement, le projet s'articule en trois axes :

1°) un musée retraçant l'histoire de l'écriture et de ses supports, depuis les temps préhistoriques jusqu'à l'invention de l'imprimerie, puis l'évolution de celle-ci jusqu'à la moitié du XXème siècle. Plus tard, on envisagerait d'y présenter les techniques actuelles (numérisation des commandes, offset, etc.). Ce musée, assorti de salles de conférences, de structures d'accueil et d'un centre de documentation, serait l'outil principal d'une démarche pédagogique diffusant les arts et techniques graphiques, oubliées ou actuelles, auprès d'un large public aussi bien adulte que scolaire.

2°) un village du livre, c'est-à-dire la concentration, sur un espace réduit, du plus grand nombre possible de libraires d'ancien, de bouquinistes, d'artistes et d'artisans du livre. Le livre neuf, de l'avis des professionnels, n'a guère sa place dans un village spécialisé, à moins d'y figurer comme succursale d'une grande librairie urbaine. En effet, la clientèle locale est insuffisante, et qui donc ferait 15 ou 20 Km pour acheter dans un village la dernière parution qu'il trouve à deux pas de chez lui ? Par contre, l'amoureux du livre ancien ou d'occasion, de vieilles gravures ou cartes postales, se régalera de chiner parmi les rayons de boutiques très proches les unes des autres et offrant une très large palette d'ouvrages capables de satisfaire tous les goûts. Quant aux artisans, ils deviendraient les acteurs privilégiés de l'action pédagogique décrite plus haut.

3°) remise en état d'un moulin à papier. Cette idée était en parfaite cohérence avec l'ensemble du projet : elle le complétait judicieusement, d'autant plus qu'elle permettait de réanimer une production qui avait contribué autrefois à la prospérité industrielle du Languedoc : la Montagne Noire, et Montolieu en particulier, fut en effet le principal producteur de papier de cette province aux XVIIème et XVIIIème siècles. Enfin, l'aspect spectaculaire de la fabrication artisanale du papier était un atout supplémentaire pour le volet pédagogique.

L'ensemble du projet se veut culturel, touristique et créateur d'emplois. Le voilà bien mûri. Michel Braibant a pris sa retraite, il est donc disponible désormais pour le concrétiser. Son réseau personnel d'amis et connaissances, ses nombreuses relations dans le milieu professionnel progressivement mis au courant, s'enthousiasment et le soutiennent moralement.

Nous sommes en 1989. Il s'agit d'abord de faire le choix d'un site. Avant toute autre démarche, il faut obtenir l'assentiment du maire d'un village réunissant à la fois les conditions d'accueil (locaux disponibles), l'attrait d'une situation agréable sur le plan touristique, et le concours d'une population consciente du lent déclin qui est trop souvent le lot des petites communes rurales. Il doit convaincre ses interlocuteurs de l'originalité de son projet : nous voici loin des éternels villages de vacances, campings, piscines et autres banalités, certes prisées du touriste ordinaire, mais coûteuses en investissement et entretien, et tristement désertes hors saison.

On ne connaît jusqu'à présent que trois Villages du Livre : Hay-on-Way au Pays de Galles, Redu dans les Ardennes belges, créés respectivement en 1963 et 1984, et Becherel, en Bretagne, qui a vu le jour en 1987. L'idée est vraiment neuve, susceptible de réanimer un village de façon permanente. Après une tentative infructueuse auprès des élus de sa commune résidentielle, Michel Braibant jette son dévolu sur Montolieu tout proche, de plus basse altitude, donc d'un climat plus clément, idéalement situé entre deux rivières dont les gorges pittoresques ont animé autrefois nombre de roues à aubes, force motrice prédominante dans les industries des siècles passés, moulins à papier compris. Le site, de type presque méditerranéen, est agrémenté de quelques belles maisons anciennes, d'une Manufacture Royale datant de Colbert, certes en mauvais état, mais dont certains locaux sont encore utilisables, d'une église du XIVème siècle qui surprend par son ampleur dans ce village étroit, et de quelques vestiges de fortifications médiévales. Enfin, sa situation géographique est favorable. -à proximité du grand axe Bordeaux-Marseille, il se trouve à distance raisonnable de grandes villes comme Toulouse, Montpellier, Perpignan, et surtout du grand carrefour européen vers l'Espagne, matérialisé par Narbonne.

Après avoir déposé fin 89 les statuts d'une première association loi 1901 baptisée "Mémoire du livre", Michel Braibant entreprend des réunions d'information auprès de la population, et recueille d'emblée un grand mouvement d'intérêt. Il a eu l'excellente initiative d'inviter les créateurs d'Hay-on-Way et Redu, Messieurs Booth et Anselot, qui, non contents d'exposer leur expérience respective à leur auditoire montolivain, se sont empressés d'acheter chacun un immeuble, aux fins d'y installer une librairie. Incontestablement, cet acte volontaire a eu un impact décisif dans le milieu professionnel et a convaincu certains de ses membres de la viabilité du projet. Paradoxalement, les élus, à commencer par Madame le Maire, sont beaucoup plus réticents. Le discours politique reste très prudent : "Faites vos preuves, on verra plus tard…". C'est d'autant plus décevant que Madame le Maire est aussi l'épouse du président du Conseil Général ! Malgré tous ses efforts et ses démarches, l'espoir que caressait Michel Braibant d'obtenir un financement conséquent pour réaliser un édifice bien centralisé concentrant tous les aspects de son projet s'amenuise. Il prendra forme, certes, mais pas tout à fait comme prévu. Tant pis, les dés sont jetés, il faut avancer.

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© Jacques Abrassar


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